Dominique,
En lisant ton message, je vois que tu as envie de connaître l’histoire des véhicules et des personnages faisant partie de cette grande Maison qu’est le « Club Vedette ». Je trouve que c’est une excellente idée et je vais m’efforcer de raconter l’histoire de la Matford qui m’a poussé à en acheter une en 1992
L’histoire débute il y a bien longtemps, et plus précisément en l’an de grâce 1937, année de ma naissance, le 28 octobre, de l’obtention du permis de conduire par mon Papa, le 22 juin et de l’achat par mes parents le 24 de ce même mois d’une Matford type V8 72 auprès du Garage BONU à JARNY (Nord de la Meurthe-et-Moselle). Vous voyez que l’on ne s’est pas ennuyé dans la famille Renauld en 1937.
Je comprends maintenant mon attachement à ces voitures puisque je roulais déjà en Matford depuis presque quatre mois déjà quand les cigognes se décidèrent enfin à me déposer dans le berceau.. Il est vrai que les Matford et les cigognes étant toutes d’origine Alsacienne, il y avait peut être eu accord entre elles, ceci expliquant peut être cela.
Cette voiture était immatriculée 678 KU 5, KU étant les lettres identifiant la Meurthe-et-Moselle. Si mes souvenirs ne me trahissent pas, les lettres LA correspondaient alors à la Moselle et MA à la Meuse. Quant à la Matford, il s’agissait, d’après ce qui m’en a été dit par la suite, d’un véhicule neuf qui eut la malencontreuse idée de sortir en marche arrière du Garage BONU au moment où un camion y rentrait. Le prix a du être sans doute négocié pour que mes parents puissent en faire l’acquisition.
Cette voiture roula donc pour leur plus grand plaisir jusqu’au mois de mai 1940, date à laquelle des touristes venus de la Germanie toute proche décidèrent de visiter les lieux, sans doute désireux de contempler les magnifiques paysages lorrains que leurs parents et grands parents avaient pu admirer lors de leur séjour entre 1870 et 1914. Mes parents qui avaient déjà eu affaire à eux entre 1914 & 1918 firent comme la plupart des Lorrains, Alsaciens et Belges. C’est ainsi que la « débâcle » se fit en Matford en direction du centre de la France jusqu’à Poiseux, petit village de la Nièvre. Ils y restèrent jusqu’à l’Armistice et toute la famille courageusement aidée encore une fois par la vaillante Matford réintégra la Lorraine, sans doute fin juin 1940. Comme il n’y avait plus d’essence, elle fut mise sur cales et y resta perchée jusqu’en septembre 1944.
Là, les choses se compliquèrent sérieusement à la fois pour mes parents et pour la Matford. Les hordes teutonnes savaient comme tout un chacun que pour se rendre de Jarny à Berlin, il est plus facile de faire le voyage en voiture plutôt qu’à pied. C’est la raison pour laquelle, sur ordre des locataires de la « Kommandantur », tous les garages, granges et remises durent être laissées grands ouverts pour une visite des lieux par les Feldgrau. Naturellement, la Matford fut une prise de choix, et ils se mirent aussitôt dans l’idée de la transformer en un Pullman confortable pour leur faire retrouver la chaude ambiance paisible et familiale de leur Bavière ou autre Westphalie natale. Mes parents qui avaient eu sans doute vent de la chose avaient caché les roues dans la cave, derrière un petit mur de brique. Et c’est ainsi que pendant toute une journée m’a-t-on dit par la suite, les S.S. tenant en laisse leurs compagnons quadrupèdes teutons comme eux et spécialisés dans la garde des troupeaux visitèrent la maison de fond en comble sans pour autant réussir à mettre la main sur la précieuse marchandise. Pendant tout ce temps, mes parents essayaient en vain de leur expliquer –pieux mensonge- que des « Kamaraden » à eux étaient déjà passés par là et avaient emporté les roues. Je n’ose penser à ce qui aurait pu se passer si les fameuses roues avaient été découvertes. Qu’à cela ne tienne, le garage BONU -et donc des roues de rechange- n’était pas loin, et c’est ainsi que la Matford remise sur pieds, fut enfin prête à découvrir de nouvelles aventures sans doute plus mouvementées qu’auparavant, mais sans doute aussi beaucoup plus dangereuses. Il est d’ailleurs probable qu’elle n’aurait jamais vu la porte de Brandebourg, les Spitfire et autres Lancaster lui auraient sans doute vite fait comprendre que les Autobahnen prussiennes n’étaient pas à cette époque des lieux de villégiature à recommander aux véhicules de toute sorte qui auraient eu la malencontreuse idée de vouloir s’y aventurer.
Le sort toutefois en décida autrement : cette Matford, têtue comme peut l’être une Matford qui ne veut pas démarrer, n’a jamais voulu faire entendre le son de sa voix. Elle eut beau être remorquée par un camion de la Wehrmacht, jamais le moteur ne voulut consentir à lui faire respirer l’air pur des Vosges toutes proches et de la Forêt Noire. Il faut dire qu’étonnamment, elle a bien été aidée en cela par un Français, quelque temps auparavant encore ami des Allemands, en clair un « collaborateur ». Venant de Paris et accompagnant ses anciens compagnons d’armes, il voulait sans doute en aidant mes parents, se racheter une conduite et surtout en accompagnant ses bienfaiteurs dans leur fuite, échapper à un sort connu d’avance. Il aurait en effet affirmé à mes parents : « Ne vous en faites pas, ils ne l’emmèneront pas ». De fait, il a bricolé sur le moteur et effectivement, les allemands n’ont pas réussi à la faire démarrer et n’ont donc pas pu l’emmener. Ils l’ont ainsi laissée toute pantoise au bord de la route, heureuse sans doute d’avoir pris l’air après quatre années de claustration, mais sans doute aussi désolée d’avoir du subir des maltraitances sur l’embrayage lors des essais de mise en route par effet de remorquage. J’imagine très bien maintenant ce que le moteur a subi lors du « sabotage » : il a certainement suffi d’un tout petit coup de marteau sur l’un des deux jeux de vis platinées pour rendre la voiture inutilisable d’une part et le sabotage invisible d’autre part. D’où déjà à l’époque, l’avantage (?) des Matford sur les autres voitures car sur ces dernières, la réparation aurait été faite en cinq minutes. Sur la Matford, il aurait fallu commencer par tout démonter, identifier le problème, et ensuite réparer. Or, les concitoyens d’Henry Ford étaient déjà à quelques portées de canon, et le temps pressait.
A la Libération, la voiture fut réparée et, remise de ses émotions, reprit la route fin 1944 début 1945 et coula des jours heureux jusqu’au décès de mon père le 1er décembre 1947.
Jusque là elle put faire quand même pas mal de kilomètres malgré la pénurie de carburant, car chacun sait que la Lorraine est une région mondialement réputée pour la production d’un fruit jaune d’or appelé mirabelle. Et qu’en fait-on quand on a un bouilleur de cru dans le voisinage ? De l’alcool du même nom bien sûr. Et que fait-on quand on est militaire à 10000 km de chez soi et que l’on conduit un GMC bourré de jerrycans d’essence ? On s’essaye au libre échange, même en dehors des circuits économiques reconnus. Vous l’aurez compris, la Matford ne manqua jamais d’essence, ce glorieux liquide ayant un cours pas très légal certes, mais un cours quand même, à savoir de 1 pour 1 à la bourse locale, soit un jerrycan pour un litre de mirabelle. Ce marché d’ailleurs faillit avoir des conséquences tragiques puisque peu de temps après cette époque, les Shermann et autres Halftrack durent ralentir leur progression par manque de carburant
Pour les pneumatiques, c’était différent : la Belgique n’étant qu’à 50 km environ de Jarny, il suffisait d’avoir dans la main quelques arguments sonnants et trébuchants en disant bonjour aux douaniers pour qu’ils en oublient de regarder les Englebert ou Bergougnan 150/40 flambant neufs dont était équipée la voiture.
De cette époque, je me souviens de trois incidents : de deux pannes avec la voiture, et les deux fois à cause de la pompe à essence électrique qui avait rendu l’âme. Je ne me souviens pas des deux dépannages, mais on m’a raconté par la suite que pour l’un d’eux ce fût une jeep bienfaitrice et ornée de l’étoile blanche qui remorqua la voiture jusqu’à la maison. Les prémices d’EUROPE-ASSISTANCE sans doute. La facture du dépannage m’a-t-on dit fut réglée en liquide, de mirabelle bien sûr, aux deux grands gaillards rigolards qui occupaient la jeep. Le troisième souvenir concerne le va et vient fantomatique des essuie-glace lors d’une bourrasque de neige et qui mit mon père dans une telle colère que personne n’osa plus ouvrir la bouche jusqu’à l’arrivée à la maison.
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La voiture s’arrêta donc de rouler en décembre 1947 et ne reprit la route qu’en 1949 date à laquelle mon frère eut son permis. Malheureusement il décéda en 1953 et ce fut la fin de la Matford dans la famille Renauld puisqu’elle fut vendue en 1954 ou 1955 à un policier de Pont-à-Mousson puis recédée par la suite à des gitans afin de tirer une caravane.
Avant cela, elle avait du subir une cure de rajeunissement car n’ayant pas de filtre à huile comme toute Matford qui se respecte, un réalésage fut effectué en 1950/51 pour cause de consommation d’huile excessive. Or comme elle n’avait pas roulé pendant quatre ans, je pense qu’elle ne devait pas avoir plus de 20 à 25000 km au compteur, si ce n’est beaucoup moins.
Vous constaterez que la Matford de mes parents a marqué ma mémoire plus par ce que j’ai appris d’elle par la suite que par les trajets auxquels j’ai participé. Est-ce le fait que la voiture ait été volontairement mise en panne et probablement en agissant sur l’allumeur que je suis inconsciemment attiré par ces derniers d’où une véritable passion pour leur remise à neuf et leur réglage ? Ce n’est évidement que le pur fruit du hasard, mais il en est ainsi. De même, la période qui m’a le plus marqué est justement celle où elle n’a pas roulé à cause de la guerre. Or l’immatriculation de ma Matford actuelle est 1036 WH 54. Et comment étaient immatriculés les véhicules de la Wehrmacht ? WH… quelque chose. Encore une fois, pur fruit du hasard.
Pour un début d’histoire, j’ai été fort long et il y aura une suite. Je vous raconterai mes retrouvailles avec les Matford en 1991 et là vous aurez plus de détails puisque je suis directement partie prenante à l’affaire.
P.S. Spécialement pour Mr SCHOCKERT qui doit connaître la région dont je parle. Le Garage BONU n’existe plus en tant que tel, mais les bâtiments sont toujours là et ils abritent un garage AD PRO. Il est situé en haut de l’avenue J. Jaurès (face à la gare) juste à l’intersection avec l’avenue Patton.
la reproduction de la carte grise du véhicule en question, document qui s'appellait à l'époque "Circulation des automobiles Récépissé de déclaration".


la reproduction de la carte de circulation délivrée à mon père pour la période du 12 janvier 1940 au 11 juillet 1940.
La dernière est une photo de famille prise à Poiseux, datant de fin juin 1940; je suis le petit blondinet (2 ans et demi) bien au chaud dans les bras de ma tante. La maison à Poiseux existe toujours. Si mes souvenirs sont bons (je l'ai revue il y a une quinzaine d'années), elle se trouve sur la route principale coté gauche en sortant du village direction ouest. Seul l'escalier extérieur montant à l'étage a été supprimé.
